La comédienne Andrée Lachapelle dit ne pas tenir à tout prix à monter sur scène. Ce qui lui importe, c’est de s’impliquer dans des projets qui laissent une impression marquante chez le spectateur. Cette femme humaniste et rayonnante amène certainement le public à méditer longuement sur les beautés et les atrocités du genre humain dans la pièce Incendies de Wajdi Mouawad présentée en novembre au théâtre du Nouveau Monde. Porte-parole de la section canadienne francophone d’Amnistie internationale pendant plusieurs années jusqu’en 1994, Andrée Lachapelle continue de participer aux activités de la section. La sensibilité et la compassion qui émane de cette femme font d’elle une comédienne authentique et percutante autant qu’un être fragile et incrédule devant la réalité du monde dans lequel nous vivons.
«Lorsque la guerre a explosé au Liban, alors que nous préparions cette pièce, la concordance des événements a fait que le texte ne pouvait pas exister et être entendu de la même manière», dit-elle. «L'été dernier, en répétant chez moi, j’avoue avoir souvent éclaté en sanglots au milieu de mon monologue sur la torture et les crimes de guerre… Et l’horreur tapie dans la pièce de Wajdi Mouawad remplissait chaque jour les bulletins de nouvelles», explique-t-elle dans le programme de la pièce.
Vive et gracieuse, Andrée Lachapelle, qui fait briller la scène culturelle québécoise depuis plusieurs décennies, vient de célébrer ses 75 ans et me parle de l’état du monde, de ses enfants et petits enfants qui sont eux-mêmes en âge d’avoir des enfants. Elle est visiblement déchirée entre le miracle de la vie et la terrifiante incertitude du monde dans lequel les petits sont projetés.
«Quand j’étais jeune et je pensais à l’an 2000, je ne croyais jamais m’y rendre, et au rythme où la technologie avançait, j’imaginais une société évoluée qui aurait trouvé des solutions aux maux du monde. En 2006, la technologie aura fait son chemin et nous aura surtout éloigné les uns des autres. Je ne fais pas de politique. Je vois ce qui se passe et je crois simplement que chacun possède la vérité au fond de lui. Il y a un côté de l’humanité rempli de bonté et qui s’engage déjà à faire le bien. L’autre, il veut profiter de tout. Avouer ses torts et le dire quand on se trompe, ainsi que douter des gestes que l’on pose, donc d’y réfléchir, est un bon point de départ pour guérir», dit-elle humblement. «Avant de changer les autres, il faut se changer soi-même».
Horrifiée par ce qu’elle voit, elle ne comprend pas comment l’humain peut obéir à des ordres inhumains. «Comment vivre après avoir répandu la terreur?», se questionne-t-elle.
Je lui demande si elle a un brin d’espoir face à l’avenir et son visage s’attendrit en disant avoir confiance en la jeunesse. «Bon nombre d’étudiants du secondaire et du cégep qui ont vu Incendiesdans un cadre scolaire reviennent la voir avec leurs proches», remarque-t-elle. «Les jeunes ont besoin de choses intenses, de textes qui vont loin et qui parlent des choses qui se passent dans le monde», dit-elle, «et cette pièce de Wajdi Mouawad remplie sans doute cette exigence».
Elle est d’ailleurs encouragée par l’audace des jeunes qui sont bien informés aujourd’hui, qui posent des gestes concrets pour défier les autorités et dénoncer des injustices. Elle reprend les mots de Romain Gary en disant : «Pour moi, la vie est une course à relais, où avant de tomber, chacun doit porter plus loin le flambeau de la dignité humaine». Pour sa part, elle dit que le rôle des artistes est : «d’apporter conscience, lumière, harmonie et beauté dans ce monde», ce qu’elle réussit avec naturel et brio.
Si elle continue à militer avec Amnistie internationale, c’est qu’elle dit se fier complètement à ce que l’organisme publie. «C’est le seul mouvement qui est apolitique, et ses efforts portent fruit». Elle explique que sa sensibilité pour la défense des droits humains est possiblement amplifiée par le fait que son métier l’amène à explorer et approfondir les émotions et le caractère humain. Dans le cas d ’Incendies,son personnage essaie de se sortir de l’engrenage de la haine. «Il faut couper le fil», répète-t-elle. «La vengeance ne mène à rien». Le message est ainsi véhiculé, s’imprègne dans le coeur du public qui à force d`être touché, posera peut-être à son tour des gestes de solidarité.
Andrée Lachapelle souligne d’ailleurs que Wajdi Mouawad, marqué lui aussi par la guerre au Liban et ne pouvant jouer ce spectacle en faisant semblant qu’il ne s’était rien passé, a alors mis sur pied, avec la collaboration du centre des auteurs dramatiques (CEAD), une collecte de fonds pour les gens de théâtre libanais et israéliens. Ce geste de solidarité vise à offrir une bourse à quatre dramaturges (deux à des auteurs libanais et deux à des auteurs israéliens) avec l’invitation d’écrire chacun à partir des événements de cet été pour «promouvoir l’idée d’un dialogue par textes interposés entre des acteurs qui ont vécu dans leur chair la même catastrophe», explique Mouawad dans l’invitation à la Collecte de Fonds Incendies.
Passionnée par son métier, Andrée Lachapelle le pratique sans relâche et prévoit partir en tournée à travers le Québec avec la pièce Incendies. En automne 2007, elle rejouera à nouveau dans la pièce La promesse de l’Aube, de Romain Gary.