Haïti. Les droits humains doivent être au cœur des efforts de secours et de reconstruction
Deux semaines après le tremblement de terre
qui a causé la mort de nombreuses personnes et provoqué des dégâts matériels
importants sur une grande partie de l’île, la communauté internationale reste
mobilisée pour apporter des secours et une aide humanitaire plus que jamais nécessaire
aux Haïtiens. Le Conseil de sécurité des Nations unies a tenu une session spéciale
sur la crise humanitaire après le tremblement de terre en Haïti et, ce
25 janvier, le gouvernement canadien organisait la première conférence
internationale visant à préparer la reconstruction. D’autres réunions devraient
encore avoir lieu, organisées notamment par le Conseil des droits de l’homme des
Nations unies et d’autres organismes internationaux.
Les défis à relever sont multiples. Amnistie
internationale saisit cette occasion pour exprimer son inquiétude face à la
crise humanitaire qui se développe en Haïti et insiste sur le fait que protéger
les droits humains est essentiel pour l’efficacité des secours et une
reconstruction durable. Les efforts et les actions en faveur des droits humains
doivent commencer au cours de la phase d’urgence et être au cœur de l’effort de
reconstruction.
Les droits humains sont plus en danger dans
des situations de crise et d’urgence, il est donc indispensable que tous les
acteurs prennent toutes les mesures appropriées pour empêcher les atteintes aux
droits humains et veiller au respect et à la reconnaissance des droits
fondamentaux des personnes,tels qu’ils
ont été définis dans les instruments internationaux relatifs aux droits
humains.
La situation sur le terrain est telle que les
Haïtiens ont non seulement à faire face à l’une des crises humanitaires les plus
graves qui aitjamais frappé une nation
mais qu’ils sont également confrontés à une crise des droits humains.
La perte de dizaines de milliers de vies ne
peut être attribuée aux seules forces de la nature. La pauvreté endémique qui
touche une grande partie de la population a contribué de façon significative à
l’ampleur de la catastrophe. En encourageant et en soutenant la reconstruction
en Haïti, la communauté internationale doit veiller à ne pas recréer les mêmes
facteurs susceptibles d’engendrer des violations des droits humains et de perpétuer
les inégalités et la pauvreté.
Les efforts de secours et de reconstruction en
Haïti doivent avoir pour base le respect et la promotion de tous les droits
humains. Les autorités haïtiennes et les donateurs internationaux doivent
veiller à ce que la coopération et l’assistance internationale pour Haïti
respectent les engagements internationaux en matière de droits humains. Ainsi,
la distribution de l’aide doit se faire de manière non discriminatoire ;
priorité doit être accordée à la satisfaction des besoins essentiels en
nourriture et en eau et à l’accès à l’hygiène, à l’éducation, à la santé et au
logement pour tous, en s’attachant à répondre en priorité aux besoins des
personnes les plus démunies. En outre, les autorités haïtiennes et les pays
donateurs doivent agir avec diligence afin de s’assurer que les secours et
l’aide au développement ne se traduisent pas par, ou ne contribuent pas à des
violations des droits humains et que des mécanismes efficaces soient mis en
place pour une participation constructive de toutes les populations concernées,
y compris les plus marginalisées, aux efforts de secours et d’aide au développement.
Amnistie internationale a dressé une liste de
points sur lesquels tous les acteurs concernés devront être particulièrement
vigilants au cours de la phase de distribution de l’aide d’urgence et des
premiers stades de la reconstruction :
Protection des enfants contre les
violences, l’exploitation et la traite
Les enfants sont parmi les membres les plus
vulnérables de la société et, lors d’une crise humanitaire, leur vulnérabilité
augmente de façon significative en raison de la violence, des exactions, de la
séparation des familles ou du handicap. La séparation des familles et la
destruction des écoles et des villages ont laissé des milliers d’enfants privés
de leur environnement protecteur. Sans lui, ils risquent de devenir la proie de
réseaux de trafiquants et d’exploiteurs qui opéraient déjà en Haïti avant le
tremblement de terre.
Des enfants séparés de leurs familles
pourraient être considérés à tort comme orphelins et faire l’objet de procédures
irrégulières d’adoption. Selon la
Convention de La
Haye sur les adoptions internationales, l’adoption
internationale ne doit être envisagée qu’en dernier ressort, lorsque toutes les
alternatives à l’intérieur du pays ont été épuisées et seulement après constat
par les autorités compétentes de l’absence de parent ou de tuteur pour
s’occuper des enfants. Le risque existait déjà avant le tremblement de terre
mais il pourrait être amplifié maintenant, étant donné l’intérêt manifesté par
les familles d’autres pays qui souhaitent répondre à la détresse des enfants
orphelins d’Haïti en les adoptant. Les institutions haïtiennes n’étant pas en
mesure dans la plupart des cas de déterminer si l’adoption est la solution la
mieux adaptée et de veiller au respect des droits des enfants, des réseaux
d’adoption illégaux pourraient se développer. Les autorités haïtiennes, avec le
soutien de la MINUSTAH
(Mission des Nations unies pour la stabilisation en Haïti), doivent s’assurer
que des mécanismes et des garanties appropriés sont mis en place pour empêcher
que des enfants ne soient emmenés hors de leur pays sans passer par une procédure
légale complète d’adoption internationale.
Rechercher les familles devrait être une
priorité pour la communauté internationale, les autorités haïtiennes et les
agences d’aide internationale, de même que la création d’espaces sécurisés pour
y accueillir les enfants séparés de leurs familles par la catastrophe.
Protection des droits des personnes déplacées
internes
Des centaines de milliers de personnes se
retrouvent sans toit et dans l’impossibilité de reprendre une vie normale au
milieu des décombres sans prendre de risques sérieux pour leur sécurité et leur
bien-être. Des milliers de personnes sont déjà sur les routes, fuyant les zones
dévastées. Le gouvernement haïtien, notamment les autorités locales, ainsi que
les agences internationales humanitaires et d’aide au développement doivent
observer les Principes
directeurs relatifs au déplacement de personnes à l’intérieur de leur propre
pays dans leur gestion des besoins en aide et en sécurité
des déplacés en Haïti.
Dans un pays où l’insécurité alimentaire avant
le tremblement de terre affectait environ 1,8 million d’Haïtiens (décembre 2009)
et où 40 p. cent de la population n’avait pas accès à l’eau potable,
le grand nombre de personnes déplacées accroît le risque de voir s’étendre la
crise humanitaire à tout le pays.
Amnistie internationale insiste sur la nécessité
de protéger les droits des personnes déplacées internes à la fois dans les
camps et en dehors des camps et souligne que les personnes déplacées doivent être
soutenues pour prendre décider librement et de manière informée de leur avenir.
Conformément aux normes internationales définies
dans les Principes directeurs relatifs au déplacement de personnes à l’intérieur
de leur propre pays, toute réinstallation de personnes déplacées internes se
trouvant dans un camp ou une zone sinistrée doit être volontaire, sauf si la sécurité
ou la santé des personnes concernées exigent leur évacuation. Elles ne doivent être
contraintes à partir en aucune façon, notamment pas par la suspension de toute
aide. Le droit des personnes déplacées à l’intérieur de leur propre pays de
retourner volontairement dans leurs anciennes maisons ou terres en toute sécurité
et dans la dignité doit être respecté et les autorités doivent lesaider soit à rentrer soit à s’établir dans
une autre région du pays.
Protection des femmes et des jeunes filles
des violences liées au genre, notamment des violences sexuelles
Lors de crises humanitaires et dans les
situations d’après-catastrophe, les femmes et les jeunes filles sont souvent
particulièrement exposées aux violences sexuelles, au risque d’exploitation par
des trafiquants et n’ont plus qu’un accès réduit voire pas d’accès du tout aux
services de santé maternelle, sexuelle et de procréation. Leurs difficultés à
accéder à ces services ont été soulignées aussi bien dans les camps de
personnes déplacées qu’à l’extérieur de ces structures dans des pays en
situation de crise humanitaire.
Tous les acteurs impliqués dans les efforts de secours puis de reconstruction doivent intégrer dans leurs programmes la prévention et l’intervention pour toutes les formes de violences liées au genre, en
particulier les violences sexuelles. Les agences des Nations unies et autres
acteurs ont élaboré une série de Directives en vue d’interventions contre la
violence basée sur le sexe dans les situations de crise humanitaire : centrage
sur la prévention et la réponse à la violence sexuelle dans les situations
d’urgence. Ces directives présentent une approche cohérente et
participative à la prévention et à l’intervention contre la violence liée au
genre et proposent une série de mesures pour répondre au besoin des femmes
victimes de violence sexuelle. Amnistie internationale appelle tous les acteurs
impliqués dans l’aide humanitaire et les efforts de reconstruction en Haïti à
se servir de ces directives comme cadre principal pour leurs opérations.
Assurer la sécurité et le respect de la loi
Le tremblement de terre a diminué encore la
capacité des autorités haïtiennes à faire appliquer les règles du droit et à
assurer la sécurité. Des violences ont été signalées mais elles restent à ce
jour localisées à quelques quartiers de Port-au-Prince, essentiellement la
vieille ville. Mettre en place un système judiciaire fonctionnel pour pouvoir
juger dans un délai relativement court les crimes les plus graves devrait être
une priorité absolue des autorités haïtiennes et des donateurs internationaux.
L’inquiétude grandit concernant la possibilité
que certains prisonniers reconnus coupables de crimes violents se soient échappés
de la prison de Port-au-Prince et ne cherchent à reprendre le contrôle des
quartiers les plus vulnérables et les plus touchés. Pour répondre à cette
menace, des habitants de plusieurs quartiers se sont organisés pour empêcher
les gangs de prendre le contrôle de leurs communautés. Amnistie internationale
craint que cela ne fasse renaître la spirale de la violence. L’organisation a
reçu des informations faisant état de lynchages et d’actes de vindicte
populaire au cours desquels des pilleurs présumés auraient été tués par une
foule en colère.
La police nationale haïtienne, avec l’aide de la MINUSTAH, doit veiller à
la sécurité, notamment dans les quartiers où la violence des gangs s’est exercée
par le passé. Ceci est essentiel pour s‘assurer que le travail de secours n’est
pas freiné par des menaces faites aux habitants des quartierset aux travailleurs humanitaires. Les
personnes impliquées dans des actes de lynchage et autres formes de violence
doivent être traduites en justice.
Les autorités haïtiennes doivent prendre des
mesures immédiates pour mettre en place un centre de détention provisoire, la
principale prison du pays ayant été détruite et les autres établissements pénitentiaires
du pays étant surpeuplés. Elles doivent également veiller à ce que tous les détenus
aient accès à une aide humanitaire et soient traités humainement.
Selon certaines informations, des responsables
de l’application des lois haïtiens auraient eu recours à la force meurtrière et
abattu des pilleurs présumés. Amnistie internationale demande instamment aux
autorités haïtiennes et aux forces internationales présentes à Haïti
d’appliquer les Principes de base des Nations unies sur le recours à la force et l’utilisation des
armes à feu par les responsables de l’application des lois et de veiller au respect
de ces principes qui précisent que les responsables de l'application des lois
ne doivent pas faire usage d'armes à feu contre des personnes, sauf en cas de légitime
défense ou pour défendre des tiers contre une menace imminente de mort ou de
blessure grave. Des enquêtes indépendantes, impartiales et approfondies doivent
être ouvertes sur toute exécution extrajudiciaire ou autre violation grave des
droits humains signalée et les personnes soupçonnées de tels actes doivent être
traduites en justice.
Responsabilité
des forces internationales
Les forces
internationales sont arrivées en Haïti à la demande du gouvernement haïtien
afin d’assurer la sécurité lors de la distribution de l’aide humanitaire. Plus
de 10 000 soldats américains, 150 militaires de la République dominicaine
et 800 soldats canadiens ont été déployés en Haïti. Plus de soldats
pourraient être envoyés sur place dans les semaines à venir, y compris d’autres
pays.
Les questions
touchant à la responsabilisation et à la responsabilité des forces
internationales composées de militaires et de policiers en nombre important
doivent être clarifiées dès le départ. Les conditions de déploiement et plus spécialement
les règles d’engagement doivent être conformes au droit international relatif
aux droits humains et des mécanismes efficaces doivent être mis en place pour
veiller à leur respect par tous les membres des forces internationales à tout
moment.
L’expérience
d’autres opérations de maintien de la paixa démontré que laisser aux seuls pays fournissant des contingents le
soin d’établir les responsabilités en cas de violations des droits humains
conduisait à l’impunité pour les auteurs de violations graves des droits
humains.
Annulation de
la dette extérieure d’’Haïti
En 2009,
les institutions financières internationales et autres créanciers ont annulé
1,2 milliard de dollars de la dette extérieure d’Haïti. En dépit de cela, Haïti
doit toujours des centaines de millions de dollars à ses créanciers. Dans les
circonstances actuelles, le remboursement de la dette représente un fardeau
inacceptable pour la population d’Haïti et son économie nationale. Amnistie
internationale appelle toutes les institutions financières internationales et
autres créanciers à prendre toutes les mesures nécessaires pour annuler la
dette d’Haïti, dans la mesure où l’insistance à vouloir faire payer sa dette à
Haïti empêcherait le pays de s’acquitter de ses obligations en matière de
droits humains et notamment de respecter les normes minimales essentielles en
matière de droits économiques, sociaux et culturels. L’annulation de la dette
ne devrait pas être assortie de conditions qui pourraient avoir une incidence négative
sur les droits humains.
Toutes les ressources financières disponibles pour Haïti dans les années
à venir devront être dirigées vers des programmes de reconstruction qui
assureront aux Haïtiens le bien-être et l’accès aux services essentiels ainsi
qu’un développement équitable et durable.
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